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Information générale

Vers une économie moins intense en carbone

  • 11 juin 2015
Décarbonation

À moins de six mois de la COP21, Philippe Desfossés revient sur les engagements pris lors de la Climate Week de Paris.



Quel regard portez-vous sur la semaine qui vient de s’écouler ?

Cette semaine marque un vrai tournant. Nous l’avons démarrée avec une rencontre de haut niveau organisée par l’OCDE. Ensuite le Business & Climate Summit a permis aux entreprises d’annoncer au-delà de ce qu’elles peuvent déjà faire tout ce que les plus déterminées ont l’intention de mettre en œuvre pour accélérer le mouvement vers une économie moins intense en carbone. Enfin, vendredi la journée organisée par Paris Europlace a permis au monde de la finance de rappeler que rien ne serait possible sans la mobilisation des banques, des gestionnaires d’actifs et surtout des investisseurs.

Qu’est ce qui a rendu cela possible ?

Ce que je vais dire risque de nourrir les critiques de ceux qui reprochent aux français de se pousser du col. Pour autant, qui peut contester le rôle moteur des autorités françaises. Le Président de la République est venu témoigner de sa volonté de tout faire pour que la COP21 de décembre prochain débouche sur un succès. Il a rappelé que sur ce dossier comme sur de nombreux autres il travaillait dans une grande proximité avec la chancelière Angela Merkel. Le ministre des Affaires étrangères M. Laurent Fabius, la ministre de l’Ecologie Mme Ségolène Royal ont de même rappelé qu’au-delà des négociations en cours, les acteurs économiques devaient saisir l’opportunité associée à la transition énergétique et à la croissance verte.
Les associations et organisations représentatives des différentes parties prenantes ont aussi pris leur part. Enfin, on doit aussi saluer l’implication et le support des services du ministère de l’Ecologie et de la Direction du Trésor.

 

Au terme de cette semaine selon vous qu’est ce qui peut permettre d’espérer un accord en décembre ?

Comme je viens de l’indiquer, il y a clairement une prise de conscience et une volonté politique forte. Cela dit, il faut aussi être réaliste. De fait, dans ce genre de réunions, les participants sont toujours des convaincus. Il reste encore beaucoup d’acteurs à mobiliser parmi les entreprises comme parmi les investisseurs. Par ailleurs, comme le ministre des Affaires étrangères l’a rappelé il faut parvenir à mobiliser suffisamment de fonds publics pour tenir l’engagement pris à New York, lors du sommet sur le climat de septembre 2014, à l’égard des pays émergents. C’est indispensable pour que ces pays adhèrent. A juste titre, ils font remarquer que l’essentiel du carbone relâché dans l’atmosphère par l’activité des hommes est imputable à la croissance des pays développés. En toute hypothèse, il reste d’ici décembre à collecter les intentions de baisse des émissions de CO2 des différents Etats. L. Fabius tient a jour le jour le décompte. A ce jour, 37 pays ont publié leur contribution à la COP 21, le dernier en date étant le Canada qui s’est à peu près aligné sur les Etats-Unis en affichant un objectif de réduction de ses émissions de 30% d’ici 2030 par rapport au niveau de 2005. En ce qui concerne le Fonds vert pour le climat de l’ONU, nous en sommes à 33 pays, dont 8 pays en voie de développement. Dernièrement la contribution du Japon (le 21 mai 2015) porte les engagements à 5,47 milliards soient 58,5% des montants annoncés. Ayant dépassé la limite des 50%, le fonds va pouvoir commencer à allouer ses ressources à des projets et des programmes dans les pays en développement.

Que se passe-t-il s’il n’y a pas d’accord ?

Evidemment ce serait un bien mauvais signal. Maintenant, il faut réaliser qu’un accord global en soi ne règle pas tous les problèmes. En l’absence d’accord, les acteurs économiques vont poursuivre leurs efforts comme ils le font déjà pour définir des solutions au niveau local. La Californie et le Québec ont établi un lien entre leurs marchés du carbone. Plusieurs grandes villes et régions de Chine ont mis en place le leur. En France, on peut citer ce qu’entreprend la région Nord Pas de Calais qui vient de lancer un vaste programme de rénovation de 100 000 logements dans le cadre plus large du projet stratégique de Troisième révolution industrielle.  En toute hypothèse, comme le Président Hollande l’a rappelé, pour les entreprises comme les investisseurs, il est urgent de mettre un prix sur le carbone. Au-delà de l’intérêt de faire payer l’externalité négative associée au CO2 un prix sur le carbone permettrait aussi d’encourager de nouveaux investissements dans l’économie verte. Nombre d’entreprises retiennent déjà un prix du carbone dans leur processus de décision.
 

Comment voyez vous la position des investisseurs ?

Comme pour les autres acteurs, tous ne sont pas au même degré de conscience de. l’urgence climatique. Toutefois, je pense que nous allons assister à une accélération. Tout d’abord, il devient très difficile de faire comme si le carbone n’était pas un risque. Le Risky Business report publié l’année dernière sous la signature de T. Steyer, de M. Bloomberg et d’H. Paulson affirme que le réchauffement climatique constitue un risque pour l’activité économique et que toutes les grandes régions des Etats Unis en subiront sous une forme ou une autre l’impact négatif. D’un angle fiduciaire, alors que nous devons investir prudemment et de façon rentable dans des actifs qui constituent la garantie de nos engagements de payer des retraites, comment pourrions-nous en tant que fonds de pension continuer de nous désintéresser de ce risque. Beaucoup de fonds de pension peuvent aujourd’hui sans vraiment le réaliser avoir dans leur bilan des actifs dont la valeur est déjà très menacée c’est ce qu’on appelle les actifs bloqués (« stranded assets »). Je pense que tout investisseur se doit d’évaluer le risque carbone dont son bilan est porteur. Ceux qui ne le font pas s’exposent à un risque juridique et on vient de voir l’annonce dans la presse de prochains actes en justice sous l’impulsion d’AODP (Asset Owners Disclosure).
 

Dans ce cadre comment faut-il interpréter l’annonce de Michel Sapin sur la mesure de l’empreinte carbone des investisseurs ?

L’ERAFP mesure depuis deux ans l’empreinte carbone de son portefeuille d’actions. Si le carbone est un risque comme je l’ai indiqué dans ma réponse à une précédente question nous devons le mesurer. Nous savons tous aussi que ce qui n’est pas mesuré n’est pas géré. L’annonce par M. Sapin de la volonté politique de rendre obligatoire la communication de l’empreinte carbone des investisseurs est donc une excellente nouvelle car elle va conduire à l’extension d’une démarche qui va susciter immédiatement une demande d’expertise pour améliorer les différentes méthodologies pour mesurer le risque carbone. Ce sont aussi les fournisseurs d’indices qui vont devoir proposer de nouveaux instruments de mesure de la performance mais aussi de réplication de politique d’investissement bas carbone. Enfin, ce sont les gestionnaires d’actifs qui vont être encouragés à proposer des solutions « bas carbone ». A cet égard, on peut relever avec satisfaction que la gestion française est bien présente notamment avec Amundi et Mirova.
 

À partir de votre expérience à l’ERAFP, pouvez-vous nous dire pourquoi c’est si important ?

À la différence des fonds de petite taille qui  ont quelques centaines de millions d’euros à gérer, un investisseur comme l’ERAFP ne peut pratiquer d’exclusion sectorielle a priori. Tous les grands investisseurs institutionnels investissent donc dans l’ensemble des secteurs de l’économie mais cherchent à l’intérieur de chacun de ces secteurs à déterminer celles des entreprises qui sont en quelque sorte au-delà de toute réparation possible et qu’il faut donc sortir de leur univers d’investissement. Cette politique dit best in class présente donc l’avantage d’être réaliste car on ne peut sérieusement penser que nous sortions par exemple en une nuit avec un coup de baguette magique des énergies fossiles. En outre, c’est bien l’ensemble de l’économie qu’il faut décarboner et non pas une partie seulement de celle-ci.
En mesurant dans la durée de manière cohérente l’intensité carbone des entreprises dans lesquelles nous investissons et en prenant en compte comme élément de notre décision d’acheter ou non leur titre leur capacité à faire baisser l’empreinte carbone de notre portefeuille nous allons contribuer à une réallocation du capital vers les entreprises de chaque secteur les plus efficaces dans l’utilisation de l’énergie.

 

Faut-il comprendre de votre réponse à la question précédente qu’en creux vous ne voyez pas d’intérêt à l’investissement thématique ou aux obligations vertes ?

Non pas du tout. Les obligations vertes présentent l’avantage d’afficher de manière très visible une possibilité de financer une action destinée à financer la transition. Elles contribuent ainsi à élever le degré de conscience. Maintenant, qu’est ce qui est le plus important est ce que l’obligation soit verte ou que l’émetteur soit vert. Sachant que dans un bilan tout l’actif finance tout le passif, pour l’ERAFP la réponse est claire. C’est pourquoi nous préférons les émissions qui sont destinées à financer un projet clairement identifié et « isolé »  (ring fenced) dans une structure  juridique autonome.
S’agissant de l’investissement thématique, il est important de participer au financement de l’innovation. Nous ne pouvons espérer surmonter les contraintes auxquelles nous sommes confrontés par la seule optimisation des techniques actuelles. Nous connaissons tous les limites des processus de type 6 sigma. Il nous faut penser « out of the box » et contribuer à l’émergence des technologies de rupture.
Maintenant, nous restons attachés à une approche globale qui recherche aussi l’affectation la plus efficace du capital. Si on considère le logement par exemple, qu’est ce qui est le plus efficace. Pour le même montant de financement disponible que vaut-il mieux: financer un bâtiment au top des normes HQE ou bien rénover plusieurs centaines de logements? Comme souvent ce qui est le plus efficace n’est pas ce qui est le visible…

 
AXA annonce que le groupe va sortir du charbon. Quelle est votre réaction à cette annonce?

Venant d’un groupe de la taille d’AXA c’est évidemment une annonce qui suscite l’intérêt. Pour ce qui nous concerne, si nous ne pratiquons pas d’exclusion sectorielle ab initio, de fait notre approche best in class conduit de fait à éliminer les compagnies « charbonnières » car leurs émissions normalisées par leur chiffre d’affaire sont très élevées. On peut aussi relever que le prix des scrubbers (filtres) est tellement élevé qu'il provoque déjà une accélération du retrait des centrales thermiques à charbon aux USA. L’évolution du cours de bourse des compagnies charbonnières est cohérente avec les perspectives de leur activité.
 

La CDC a annoncé qu’elle allait rejoindre IIGCC. J’imagine que c’est une satisfaction pour vous?

Je siège au Board d’IIGCC et je peux vous confirmer que ce n’est pas une satisfaction mais une très grande satisfaction. Avec la CDC, c’est l’un des plus grands acteurs français qui rejoint le Groupe des Investisseurs Institutionnels sur le changement climatique.
IIGCC qui comprend déjà un peu plus de 100 membres (pour l’essentiel des fonds de pension) est collectivement responsable de plus de 10 000 Md€. Nous sommes les vrais propriétaires des entreprises. Rien ne se fera sans nous.
Nous intervenons au niveau de la Commission de Bruxelles comme auprès de nos gouvernements respectifs. L’un des éléments clés de notre message est très simple nous voulons un prix sur le carbone fixé au travers d’un marché qui en assure la stabilité relative. C’est pourquoi nous avons insisté sur l’urgence de mettre en œuvre le MSR (market stability reserve).
Plus nous serons nombreux au sein d’IIGCC plus nous pourrons peser sur les débats et faire comprendre aux entreprises que nous, les propriétaires, nous entendons bien que sur le sujet du carbone comme sur les autres nous puissions poursuivre un dialogue constructif.